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Entretien avec l’acteur Ben Whishaw

Nous avons eu le plaisir d’interviewer l’acteur britannique Ben Whishaw qui était à Paris pour présenter « Passages » du cinéaste Ira Sachs, présenté en film d’ouverture de la 12ème édition du Champs-Élysées Film Festival. Rencontre.

Mélanie (The Spectators) : Tout d’abord, félicitations pour « Passages » qui est un film très beau et dans lequel vous avez un très beau rôle. Comment allez-vous ? Qu’est-ce que ça vous fait de présenter le film au Champs-Élysées Film Festival ?

Ben Whishaw : Très heureux parce que j’aime beaucoup ce film et j’en suis très fier. Je chéris le temps que nous avons passé ici (à Paris) à le faire. Mais aussi un petit peu nerveux dans le bon sens du terme parce qu’il s’agit d’un film fait par un américain (Ira Sachs), un acteur britannique, un acteur allemand, c’est en quelque sorte un point de vue d’outsider sur votre ville et on espère d’avoir réussi à capturer quelque chose de vaguement authentique, de capturer Paris de manière la plus sincère qu’il soit.

M : Le film est, en effet, très authentique et un plaisir de voir un aussi beau casting international. Quelle a été votre expérience de tourner avec Ira Sachs (son interview est à lire ici ? Il m’a dit un peu plus tôt que vous alliez tourner un nouveau long-métrage ensemble fin 2023. Vous faites une super équipe !

BW : Oui ! Oh, c’était fantastique de tourner avec Ira. Je suis ravi de l’avoir rencontré, on s’apprécie réellement tous les deux et on apprécie les mêmes choses, j’ai beaucoup appris auprès de lui. C’est un vrai grand artiste, un merveilleux réalisateur et une très belle personne. Il est très intéressé par les autres, les hommes et les femmes qui l’entourent, c’est une grande qualité. C’est vrai qu’on a toujours tendance à romancer nos souvenirs du passé, lors du tournage c’était un travail difficile mais encore une fois, difficile dans le meilleur sens du terme. Il attend beaucoup de ses acteurs, il peut être dur avec le casting, et je me rappelle parfois avoir été anxieux de filmer mais c’était que du bon stress !

M : Vous avez une filmographie impressionnante et je dois vous dire que je suis une grande fan de votre travail. Qu’est-ce qui vous a attiré dans le personnage de Martin (« Passages ») ? Ou peut-être, comme vous l’avez mentionné auparavant, vous avez été attiré par travailler avec Ira Sachs ?

BW : S’il me demandait de lire le manuel d’un lave-vaisselle, je le ferais ! (rires) Parce que je voulais vraiment travailler avec lui parce que j’étais un fan de ses films. Je pensais à quel point il serait intéressant de le voir travailler mais aussi j’étais évidemment intéressé par cette relation entre Martin et Tomas (interprété par Franz Rogowski) qui est au coeur du film. C’était très inhabituel, je ne pense pas avoir déjà vu une relation comme celle-ci capturée ainsi. Je trouve qu’il y a une certaine tendance à dépeindre des personnages qui sont différents, gay, queer ou provenant d’une minorité, de les voir bien se comporter ou d’être juste des victimes avec des épreuves à surmonter. Mais Ira ne fait pas ça, il les montre toujours dans tout le spectre de leur humanité. C’était très complexe, ça m’a attiré.

M : J’ai pensé à cela aussi, il est vrai qu’encore de nos jours, la représentation des minorités est toujours très contrôlée, souvent biaisée. Il y a une plus grande liberté d’expression dans le cinéma indépendant plutôt que dans les superproductions.

BW : Oui, tout à fait.

M : Vous jouez souvent des personnages profondément sensibles mais tout à fait forts et capables. Est-ce quelque chose que vous recherchez dans vos rôles ? Des personnes complexes et nuancées à interpréter ?

BW : Oui, je cherche toujours des rôles complexes parce que les humains sont des êtres complexes et multi-facettes. Chaque personne est un univers tout entier et je ressens une responsabilité d’essayer de représenter cela de la meilleure façon.

M : Et on peut dire que vous avez eu de la chance d’avoir décroché des rôles superbement bien écrits.

BW : Tout à fait.

M : Je trouve personnellement qu’il y une douceur et une sorte de réconfort dans vos performances, dans votre jeu d’acteur. Je pense à « Passages » mais aussi « Women Talking« , j’adore votre personnage de Robert Frobisher dans « Cloud Atlas », même simplement dans votre voix avec le doublage des films « Paddington ». Quel est votre secret ? Comment faites-vous pour partager les émotions les plus pures ?

BW : Je ne sais pas. (rires)

M : C’est naturel chez vous ! Est-ce que vous vous inspirez de votre vécu ou peut-être tout simplement c’est la personne que vous êtes.

BW : C’était assez difficile de dire ce que je suis ou ce que je ne suis pas. Je sais que j’aime réellement mon travail. Parfois, je bataille avec tout ce qui englobe mon travail, en dehors de jouer. Parfois, promouvoir les films me parait plus difficile que de les faire. Quand je suis en tournage ou sur scène, dans l’action, je me sens très présent et conscient et je n’ai que ça en tête. Je sais que c’est un amour profond que j’éprouve pour mon travail de comédien, peut-être que cela explique votre ressenti.

M : Est-ce que le personnage de Martin était compliqué pour vous à interpréter ? Quelle a été votre expérience du tournage avec vos partenaires à l’écran Franz Rogowski et Adèle Exarchopoulos – bien que vous n’ayez pas beaucoup de scènes ensemble ?

BW : C’était difficile dans le sens de faire mon possible pour ne pas faire de fausses notes. C’était très intime et compliqué et surtout ne pas faire de ce personnage uniquement un mari abusé par un homme narcissique (le personnage de Franz Rogowski) parce qu’il est plus que ça. C’était génial de jouer face à Franz et Adèle, j’aurais pu faire ce tournage indéfiniment. Chaque scène était une pure joie parce que j’avais en face de moi des acteurs brillants qui peuvent tout jouer, ils sont imprévisibles et mystérieux.

M : Il y a une vraie belle dynamique entre vous trois et on peut complètement la ressentir en tant que spectateur.

BW : Oh, super. Ça me fait plaisir de savoir qu’on a réussi cela. On se sentait tous les trois en sécurité et on se faisait mutuellement confiance. C’était le bonheur, très intime certes mais on était prêt à tout.

M : Comme mentionné auparavant, votre filmographie est très éclectique. Vous avez travaillé dans des genres différents, avez-vous déjà joué le rôle de vos rêves ou pensez-vous que vous devez continuer à le poursuivre ?

BW : Je pense que quand je serai un vieil homme, il y aura de super rôles à jouer. Quand je serai très marqué et très ridé (rires), je sais que ça parait bizarre dit comme ça, ce n’est pas ce que les personnes recherchent normalement, devenir vieux, mais je pense qu’il y aura un grand rôle pour moi dans le futur. Quand on vieillit, quand on a vécu différentes vies, je pense qu’on a encore plus à donner grâce à toutes nos expériences acquises au fil des ans.

M : Comme l’expression, ce grand rôle sera alors la cerise sur le gâteau.

BW : Oui, c’est ça (rires)

M : Bien que nous ayons beaucoup parlé de films, votre carrière ne se résume pas au cinéma. Vous êtes bien présent sur nos petits écrans, dans des séries, et sur scène, au théâtre. Où est-ce que vous vous épanouissez le plus ? Cinéma, série ou théâtre ?

BW : Je les aime tous bien que je ne suis pas monté sur scène depuis bien longtemps, avant la pandémie en 2019, je n’ai pas fait de pièces depuis et je devrais.

M : Le théâtre vous manque ?

BW : Ça me manque et la qualité de vie qui va avec. Et aussi, cela va devenir de plus en plus terrifiant de revenir sur scène si j’attends trop longtemps (rires). Et j’aime la télévision parce que maintenant et depuis quelques années, l’écriture des séries est de mieux en mieux. Les personnages sont plus inhabituels et nous les acteurs pouvons les jouer à plus grande échelle, pendant plus longtemps. Mais personnellement, ce que je préfère regarde c’est un film au cinéma.

M : C’est une unique expérience la salle de cinéma. Je n’ai pas eu la chance de vous voir sur scène mais je vous ai vu sur mon petit écran et notamment dans la série « This Is Going To Hurt ». Quelle série géniale et d’ailleurs, félicitations pour avoir remporté le BAFTA du Meilleur Acteur ! Totalement mérité. Vous excellez dans le drame et la comédie. Avez-vous une préférence ?

BW : Merci ! J’aime quand les deux se rejoignent et marchent main dans la main.

M : Comme « This Is Going To Hurt » !

BW : Comme « This Is Going To Hurt » (rires), c’est vraiment parfait. La vie est ainsi, noire et amusante mais aussi ridicule et triste, tout à la fois.

M : Qu’est-ce qui vous plait dans le tournage d’une série télé en comparaison d’un film ? Y a-t-il une différence pour vous ?

BW : Pas vraiment. La toile est juste plus grande. On a plus de temps à passer aux côtés des personnages, j’adore ça. Cela crée pour le public un sentiment accru de proximité avec eux.

M : Mais je peux dire que vous faites un travail remarquable dans vos films aussi parce que je me suis souvent sentie très proche de vos personnages.

BW : C’est génial de savoir qu’on y parvient avec moitié moins de temps.

M : Sur une autre note, le Champs-Élysées Film Festival célèbre évidemment le cinéma indépendant auquel vous êtes très rattaché mais vous avez également joué dans des grosses productions. On pense notamment à Q dans la saga James Bond, qu’avez-vous appris et acquis de ces tournages-là ?

BW : Je crois que lorsque je travaille sur un gros film, j’essaye de me dire que c’est comme ci j’étais sur le tournage d’un film indépendant. Je veux me sentir libre, concentré et créatif, moi-même et dans mon personnage. Je ne veux pas être distrait par les « manigances » de… du capitalisme disons-le franchement. Mais je dois dire que j’ai toujours eu de la chance et j’ai travaillé avec Sam Mendes qui a tout fait pour que ça se passe comme pour une production indépendante.

M : Sam Mendes vient du cinéma indépendant, aussi.

BW : Oui et du théâtre aussi. Il nous a tous traité comme une joyeuse troupe de comédiens. Je n’ai pas ressenti de différence à part le fait qu’on a plus de temps et plus d’argent pour tout faire (rires).

M : Parlant de Sam Mendes, on peut mentionner Jane Campion, Lilly and Lana Wachowski, Todd Haynes, tant de réalisateurs et réalisatrices merveilleux avec lesquels vous avez collaboré. Qui est-ce qui manque sur cette liste ? Y a-t-il un réalisateur ou une réalisatrice avec qui vous aimeriez travailler ?

BW : Il y en a tellement ! Ira mentionnait un peu plus tôt Claire Denis et je me suis dis à quel point je l’aimais. Plusieurs réalisateurs britanniques tels que Andrea Arnold, Lynne Ramsay, et un magnifique réalisateur Andrew Haigh. Et pourquoi pas pour des personnes que je ne connais pas encore. De jeunes personnes qui débutent et pour lesquels je serai intéressé par leur travail.

M : Est-ce un souhait de vouloir travailler avec de jeunes talents, de les soutenir en apportant votre expérience et votre notoriété ?

BW : Ah oui absolument. L’énergie et la soif de créer des jeunes talents est palpitante et contagieuse.

M : Avez-vous déjà pensé à vous tourner vers la réalisation ?

BW : J’y pense, j’en rêve parfois. J’écris souvent des notes, j’ai toujours un carnet sur moi, j’écris beaucoup. Mais rien n’a émergé encore qui pourrait s’apparenter à un film. Un jour, peut-être. Je n’ai pas le sentiment de devoir me précipiter pour cela mais je suis ouvert à l’idée, oui.

M : Si je peux vous demander quel a été votre dernière claque au cinéma et à la télévision ?

BW : La dernière série que j’ai réellement suivi c’est la saison 2 de « The White Lotus » que j’ai trouvé absolument fantastique. Ce n’est pas très original mais quel plaisir.

M : Quel casting !

BW : Un grand casting, c’était savoureux à regarder et interprété avec brio ! Le dernier film que j’ai regardé qui était formidable est un vieux film qui s’appelle « Accident » de Joseph Losey, un réalisateur britannique des années 60 avec l’un de mes héros Dirk Bogarde. C’est écrit par un grand scénariste aussi, Harold Pinter. Trois grandes figures du cinéma britannique pour moi, une partie de l’histoire un peu oubliée selon moi.

M : Il faut que je le regarde alors ! Et enfin, êtes-vous familier du cinéma à la française ? Vous avez filmé « Passages » à Paris mais vous avez peut-être des oeuvres françaises qui vous ont marquées ?

BW : J’ai des lacunes mais j’en ai vu quand même pas mal, tant de films que j’ai aimés. J’aime Mia Hansen-Løve, son film avec Isabelle Huppert « L’Avenir », je n’ai pas encore vu son plus récent avec Léa Seydoux « Un Beau Matin » mais je le ferai. Je vais faire une nouvelle série plus tard dans l’année et j’ai regardé de nouveau les films de Jean-Pierre Melville. Il est fantastique ! Et l’un de mes réalisateurs préférés est Robert Bresson. Par contre, je n’ai vu qu’un film de Jean-Luc Godard, il y a tant de choses à voir !

M : Jean-Luc Godard était un réalisateur et un artiste singulier qui a suscité beaucoup de débat, qui a fait couler beaucoup d’encre. Dans un sens, cela veut dire qu’il a fait du grand art pour qu’on en parle ainsi.

BW : Je pense aussi. Il faut que j’en vois davantage de lui. Il y a tant de beaux films à voir et si peu de temps, tant de beau cinéma.

M : Merci beaucoup pour votre temps, c’était un plaisir de pouvoir échanger avec vous !

BW : Merci, c’était un plaisir.

2 replies on “Entretien avec l’acteur Ben Whishaw”

Ben Wishaw était remarquable dans Le Parfum et dans la mini-série A Very English Scandal de Stephen Frears où il joue l’amant éconduit de Hugh Grant.

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