Rares sont les films où le son devient aussi important que les personnages ou l’intrigue. « Le Virtuose » nous démontre, par le biais de son récit et de son travail sonore, à quel point le son peut devenir un personnage à part entière. Premier film de fiction pour un réalisateur jusqu’ici reconnu dans le documentaire : Daniel Roher arrivera-t-il à prouver qu’il est aussi doué dans la narration fictionnelle que documentaire ? Et par quel moyen son nouveau film, « Le Virtuose » (« Tuner » en version originale), parvient il à sortir du lot ?
Niki vit sa vie d’accordeur de piano aux côtés de son acolyte et mentor, Harry. Un jour, ce dernier fait une crise cardiaque. Pour sauver son ami, Niki décide alors de s’allier à des voleurs, mettant à profit son hyperacousie et son oreille absolue afin d’ouvrir les coffres-forts.
Du documentaire à la fiction
Daniel Roher a commencé sa carrière dans le documentaire, avec des métrages amplement reconnus dans le milieu. En 2022, il marque les esprits avec un film sur un sujet aussi controversé que la figure : « Navalny ». Il remporte d’ailleurs pour ce documentaire le prix du public dans la catégorie documentaire américain au festival de Sundance, ainsi que l’Oscar du meilleur long métrage documentaire en 2023. C’est donc vers une nouvelle forme de narration que Roher s’engage en réalisant « Le Virtuose ».
Par ce premier film de fiction, le réalisateur parviendra-t-il à transcender sa forme d’écriture et à diriger des acteurs pour donner toute sa puissance à son sujet ? Comment le film parvient il à imposer une telle importance du son dans son récit, qu’elle soit intra ou extradiégétique ?

Un travail des personnages sincère et émouvant
C’est avec grand bonheur que l’on retrouve l’étoile montante qu’est Leo Woodall. Affublé de tatouages, l’air nonchalant, l’acteur marque les esprits par la sincérité de son jeu. Ce qui est beau dans le film de Roher, c’est à quel point le travail des acteurs reste réaliste. On a beau ne plus être dans un documentaire, le réalisme de l’écriture demeure. Tout le monde connaît quelqu’un comme Niki : gentil, nonchalant, un peu cynique. On comprend très vite à qui l’on a affaire, et le personnage est immédiatement attachant.

S’ajoute à cela un véritable travail sur la façon dont le son agit sur le personnage. Quel que soit le son, l’interprète en travaille la réaction. Les sons forts, crissant, sont retranscrits à travers le corps de l’acteur, et l’on ressent ce qu’il éprouve de l’intérieur. Une manière de réinterpréter les interactions entre le son et le ressenti intime du personnage. Et par tout cela, le son fait sens dans son quotidien.
Le reste du casting est tout aussi touchant. La relation de Niki avec Ruthie (Anna Rose Liu) est forte, et l’on s’y attache. Harry (Dustin Hoffman) est amusant, et le lien qu’il entretient avec Niki nous émeut. Uri (Lior Raz), en revanche, est dérangeant : on pressent son mauvais fond grâce à son jeu, même si le stéréotype est parfois un peu forcé.

La place est cependant laissée avant tout à la nouvelle génération, et les grands rôles ne reviennent pas forcément aux acteurs les plus connus. C’est là que j’ai été intrigué de voir un Jean Reno cantonné à un petit rôle, qui laissait la part belle à un jeu simple mais efficace.
Un petit air de road movie et de film noir
Dans « Le Virtuose », il y a un véritable travail sur le décor et sur les plans. Les gros plans sont en rythme avec le son, et le montage l’est tout autant. Mais la présence du documentaire n’est jamais très loin : toutes les séquences de transition d’un lieu à un autre donnent une impression de road movie. On découvre des fragments de la ville en voyageant à bord du camion de Niki et Harry, tout comme on découvre les salles de concert filmées en grand angle, pour mieux donner cette impression de virtuosité.
La forme est malgré tout plus légère que le fond de l’histoire qui raconte l’histoire d’un jeune homme voulant simplement aider son ami qui a fait une crise cardiaque en faisant des casses afin de payer ses frais d’hospitalisation. On trouve à travers cela une forme de critique du monde actuel où même si une personne est proche de la mort, le système fait qu’une personne peu se mettre en danger financier ou physique afin d’aider un proche à survivre. Le film, par cela, met aussi en avant une singularité du personnage de Niki qui est capable de tout afin d’aider son mentor et ami Harry, le rendant d’autant plus touchant.

Le son comme singularité du film
Le son est cependant ce qui donne le plus de forme au film. Entre la bande originale très jazzy, le travail sonore autour de la pianiste qu’incarne Ruthie, et tout ce qui touche au métier de Niki, le son est omniprésent. Le montage se construit autour de lui. Ce que Niki ressent, son travail, son environnement, ses sensations lorsque le son devient trop fort ou le blesse, tout est retranscrit. C’est là sa plus grande force. On en vient à ressentir le bruit du perçage comme aussi insupportable que Niki le perçoit. L’importance de chaque note de piano se ressent à travers l’image et le jeu de l’acteur. Le montage alterne avec des plans rapprochés lorsque Niki ouvre les coffres, cherchant les bons sons pour en venir à bout. Enfin, les lieux sont aussi travaillés avec le son. Une pièce salle et restreinte donne un son plus étouffé comme ce que ressent le personnage alors qu’une grande salle comme une usine avec le son très fort donne un son avec une résonnance difficile à supporter. Tout cela est très bien ressenti grâce au travail de Jhonnie Burn (concepteur sonore, connu pour son travail extraordinaire sur le film « Zone of interest » de Jonhathan Glazer) qui amène une image sonore détaillé et précise à chaque instant du film.

Il est donc important de garder à l’esprit, avant de voir le film, que le son en est l’élément central : il mérite une véritable immersion sonore pour être pleinement apprécié.
Un film touchant et réaliste, aux bonnes vibrations
« Le Virtuose » est un film qui fait du bien, porté par une troupe d’acteurs attachants. C’est un film à voir si vous aimez la musique et le travail du son. Il puise sa force dans son réalisme et dans l’écriture de ses personnages, autant que dans son omniprésence sonore. Ce n’est pas le film le plus original sur le plan de l’histoire, mais on se prend à vouloir vivre auprès de ses personnages, sincères et touchants. À conseiller donc, si vous cherchez un film simple, efficace et plein de good vibes, qui réchauffe le cœur.
« Le virtuose » sorti au cinéma le 27 mai, par Daniel Roher avec Leo Woodwall, Dustin Hoffman, Havannah Rose Liu, Lior Raz, Tovah Feldshuh, Jean Reno, Nissan Sakira, Gil Cohen
