Après un long passage à vide et différents projets avortés, Gore Verbinski nous revient avec un film inspiré de diverses œuvres cultes de la pop culture afin de nous livrer sa propre critique de l’IA. Cette nouvelle mouture est-elle novatrice ou penche-t-elle trop vers une vision déjà vu de l’IA ?
Dans un diner en pleine nuit apparaît un homme étrange affublé de vêtements sales et d’un détonateur. C’est la 117ème fois qu’il revient du futur pour constituer une équipe de personnes qui l’aideront à sauver l’humanité d’un grand danger : l’IA.
Verbinski, the return
Cela fait environ 8 ans que nous n’avions pas vu de film de Gore Verbinski au cinéma. Après différents projets avortés (dont le très attendu « Bioshock » ou encore l’adaptation de « Docteur à tuer » avec Leonardo DiCaprio), un passage à vide avec des films n’ayant pas eu le succès escompté (« Lone Ranger » et le très intéressant « A Cure for Wellness »), Verbinski nous revient avec un film mêlant science-fiction, humour et absurde, où il est question de se battre contre une IA qui détruirait l’humanité. Sujet très actuel sur lequel le recul s’impose encore. Alors, « Good Luck, Have Fun, Don’t Die » parvient-il à faire passer un véritable message à travers sa panoplie d’effets humoristiques et de références pop culture spectaculaires, ou se perd-il dans un sujet qu’il a encore du mal à cerner ?
Pop Culture is here !
La première chose que j’ai remarquée dans « Good Luck, Have Fun, Don’t Die », c’est cette ressemblance de ton, d’humour et d’absurde que l’on avait pu percevoir dans « Everything Everywhere All at Once ». Curieusement, l’esthétique de l’affiche, la bande-annonce, et même le jeu des acteurs par moments m’ont fait penser à cet excellentissime film de Daniel Scheinert et Daniel Kwan. La ressemblance ne s’arrête d’ailleurs pas là : tout comme ce dernier, « Good Luck, Have Fun, Don’t Die » déploie une puissance imaginative nourrie d’éléments divers et variés de la pop culture. Un scénario aux bases parfois similaires à un certain « H2G2 le Guide du voyageur galactique », des symboles triangulaires parcourus de fils conducteurs bleus à la « Ghost in the Shell », la transformation d’un enfant en monstre de fils à la « Akira » ou « Tetsuo » (choisissez votre référence la plus culte), des poupées flippantes à la « Toy Story », sans oublier le casque de réalité virtuelle faisant basculer dans un autre monde à la « Ready Player One », tout dans « Good Luck, Have Fun, Don’t Die » n’est que références à la pop culture. C’est là l’une des grandes originalités du film. À l’instar du grand réalisateur qu’est Joe Dante (« Les Gremlins »), le film convoque ses références avec brio, surtout par l’image mais aussi parfois par le dialogue. C’est ce qui génère une grande dose d’humour et des images très réussies, comme par exemple la beauté de la scène avec l’enfant devant le triangle.

En effet, à travers son style et ses effets pop culture, « Good Luck, Have Fun, Don’t Die » est très esthétique. Le travail sur les effets de lignes et de lumières est foisonnant. C’est l’une des forces indéniables du film : la composition des plans est très intéressante et l’on pourrait se perdre dans certaines images en étudiant leur architecture. Malgré quelques plans où l’effet bleuté nuit quelque peu à la lisibilité de l’image, les couleurs et le travail de cadrage sont dans l’ensemble agréables et stimulants pour l’œil. C’est d’ailleurs ce qui a été le plus surprenant de la part du réalisateur, habitué à des teintes plus jaunes et grises (comme dans « Pirates des Caraïbes » ou « A Cure for Wellness ») : ce travail pop de l’image s’avère vraiment impressionnant.
Have fun, is the only word
Dans « Good Luck, Have Fun, Don’t Die », la dimension pop culture est également portée par le jeu des acteurs. Sam Rockwell incarne un personnage haut en couleur, au regard triste, mais constamment dans l’action. Son jeu est juste, vif, amusant et insuffle au film un dynamisme dont il ne pouvait se passer. Le groupe qui l’entoure n’est pas en reste, et l’on perçoit ici un travail assez équilibré sur la construction des personnages et leurs interactions. Celui joué par Haley Lu Richardson est un miroir inversé de celui de Sam Rockwell : elle est discrète, triste, prend plus de temps et présente bien plus de faiblesses physiques. Haley Lu Richardson est marquante dans ce rôle, car son jeu est juste, admirablement travaillé dans la maladresse et le désespoir. Dans le reste de la troupe, le duo formé par Zazie Beetz et Michael Peña fonctionne superbement, au point de laisser transparaître une véritable complicité entre les acteurs. Ils s’amusent, et nous le font ressentir à l’écran. Enfin, Juno Temple apporte une teinte intéressante à travers son personnage mystérieux. Toute cette petite troupe fonctionne parfaitement à l’image et contribue véritablement au plaisir du film, créant une forme de suspension de l’incrédulité par la seule force de leur jeu.

L’écriture du scénario, en ce qui concerne le registre comique, est également très réussie. Je me suis beaucoup amusé de certaines touches d’humour en lien avec les références pop culture, mais aussi de quelques comiques de répétition, comme celui du personnage de Sam Rockwell face à Haley Lu Richardson, qui lui répète inlassablement qu’elle est weird. Il y a également certaines situations comiques qui sont appréciable, comme la scène face aux deux « hommes mystère » dans le garage, ou celle des parents évoquant le nouveau clone de leur fille (une scène d’un absurde vraiment excellent). C’est un film rafraîchissant grâce à son travail humoristique, et pour cela, on ne saurait trop vous encourager à aller le voir.

Don’t be a boomer, please !
Malheureusement, le film peut parfois manquer sa cible ou d’équilibre. L’une des choses qui m’a quelque peu agacé, c’est cette vision un peu trop convenue de la jeunesse. Ce ne sont que les jeunes générations qui semblent problématiques dans le film : elles sont dépeintes comme bien plus obnubilées par les nouvelles technologies que les adultes, et bien plus faciles à manipuler. Or, pour moi, c’est un véritable problème, car l’IA touche tout autant les adultes que les adolescents et les enfants.
Je reproche également au film de manquer parfois de subtilité. Les créations IA qui s’échappent dans le monde réel sont parfois trop grotesques, ce qui rend certains effets spéciaux inutilement kitsch. Le film, par ailleurs, ne remet en cause qu’un seul type d’IA : l’IA générative. La question de l’information dénaturée par l’IA n’est absolument pas abordée, pas plus que le fait que l’IA soit conditionnée par ce qu’on lui fait ingérer comme les idées nauséabondes qui ressortaient de l’IA de Microsoft (cf. article du monde). D’où une question légitime sur la conclusion du film : qu’est-ce qui a réellement causé la perte du monde dans l’IA ? Ce manque de cohérence fait que le dénouement tombe malheureusement un peu à plat. Certains moments sont également assez prévisibles, mais au vu de la densité des références et de la qualité des dialogues, on en voudra moins au scénariste pour cela.

Enfin, le film manque parfois d’équilibre dans son rythme. La musique manque de correspondance rythmique par moment et amène parfois plus de ridicule ou de lenteur qu’il ne faudrait. Curieusement, dès que Sam Rockwell n’est plus en action ou qu’un personnage cesse d’être développé, le film semble se mettre en suspens, voire ralentir. La scène avec l’enfant, par exemple, paraissait molle alors qu’elle constituait un point culminant qui aurait mérité bien plus d’intensité.
But, the fun is still there
Malgré ces défauts qui peuvent parfois nuire à la cohérence du film, on ne boudera pas ce plaisir sincère qu’on a à s’amuser devant lui. Je le conseille tout particulièrement à ceux qui aiment les bons dialogues et les effets de style humoristiques. J’ai beaucoup aimé certains aspects de son univers et j’ai, malgré tout, passé un sacré bon moment devant. Les défauts m’ont certes rendu hésitante quant à ce que j’en ai pensé sur le moment, alors même que je l’ai réellement apprécié le film. Je vous le conseille donc si vous aimez la SF un peu délirante, la pop culture décalée et les univers barrés.

« Good Luck, Have Fun, Don’t Die » sort ce mercredi 15 Avril de Gore Verbinski avec Sam Rockwell, Haley Lu Richardson, Michael Peña, Zazie Beetz, Asim Chaudhry, Juno Temple, Tom Taylor
