Catégories
Cinéma

« Christy » de David Michôd : le combat est ailleurs que sur le ring

Sydney Sweeney et Ben Foster sont sur le ring d’une relation toxique, filmée avec brio par David Michôd

Après un accueil mitigé lors de sa diffusion aux États-Unis, dû aux polémiques entourant l’actrice Sydney Sweeney, et un temps de latence avant sa sortie mondiale, « Christy », le dernier film de David Michôd, arrive enfin en France ce mercredi 4 mars. Mais ce film méritait il vraiment ce bashing aux États-Unis, ou est-ce plutôt l’effet d’une polémique qui a pris trop d’ampleur ?

Inspiré de la vie de la première grande boxeuse mondialement connue, Christy Martin, « Christy » raconte le parcours d’une jeune femme lesbienne qui doit survivre dans le monde de la boxe. Coachée par son amant toxique, écrasée par le regard de sa mère, Christy se bat pour sa vie comme sur un ring, afin d’être libre d’être elle-même.

David Michôd : la liberté malgré les déterminismes sociaux

Après un long passage loin de la réalisation, Michôd revient derrière la caméra pour raconter ce qu’il aime le plus : l’histoire d’un destin cabossé qui lutte contre les diktats de la société. D’ »Animal Kingdom » à « The Rover », en passant par « Le Roi », il filme ici à nouveau un personnage en quête de liberté.

Avec « Christy », il aborde plusieurs enjeux : comment vivre en tant que femme lesbienne dans un milieu sportif masculin, quel avenir lorsqu’on vient d’un coin perdu des États-Unis dans les années 80, comment survivre à une relation d’emprise lorsque votre mari est aussi votre coach, et qu’il s’attribue votre réussite ? C’est à ces questions que Michôd tente de répondre. Alors, a-t-il réussi ce pari difficile, et quelles sont ses forces pour donner vie à une figure aussi charismatique que Christy Martin ?

Un travail de composition réaliste

Le film s’ouvre sur un pari risqué : filmer Christy (Sydney Sweeney) dans sa vie en Virginie-Occidentale au milieu des années 80, avec en fond sonore « Head Over Heels » de Tears for Fears. Ce choix est délicat, car la musique est, pour ma génération, fortement associée à l’ouverture de « Donnie Darko » (Richard Kelly, 2002). Difficile de passer après une scène aussi marquante.

Pourtant, le pari est réussi, image soignée, mise en contexte efficace, et une introduction à la fois propre et personnelle. Christy paraît immédiatement sympathique malgré sa nonchalance et son côté un peu “péquenot”. On comprend vite ses liens familiaux, et sa position sociale dans la scène suivante lorsqu’on découvre ses parents et les remontrance qu’ils lui font par rapport à une relation qu’elle aurait avec une amie de lycée.

C’est l’une des forces du film : tout ce qui touche aux relations entre les personnages principaux est lisible et sans lourdeur. On comprend très vite les rapports par un regard, ou au croisement d’une réplique et le casting sert pleinement à comprendre ces connexions.

Sydney Sweeney s’insère bien dans la peau de Christy, et nous livre une belle composition / Copyright Metropolitan films

Sydney Sweeney, malgré un contre-emploi évident, s’insère plutôt bien dans la peau de Christy Martin. On peut toutefois regretter quelques limites, par moments, elle peine à paraître plus âgée ou plus “rustre”, et certains gestes sonnent un peu forcés. Mais l’essentiel est ailleurs, elle réussit haut la main les scènes les plus difficiles, disputes, effondrements, moments de perdition, et c’est là que l’on trouve son grand point fort. Dans son jeu, on perçoit aussi la gêne du personnage à “être féminine”, et cet aspect est, à mon sens, bien travaillé.

La relation avec la mère (Merritt Weaver) est tout aussi marquante. Son jeu est d’une précision glaçante, une parole douce, presque maternelle, et en même temps quelque chose de manipulateur, d’étouffant. Le maquillage reste réaliste, et la ressemblance avec les personnes dont les personnages sont inspirés fonctionne très bien.

Merrit Weaver, dans le rôle d’une mère terriblement manipulatrice / Copyright Metropolitan films

Enfin, parlons du véritable antagoniste, James V. Martin (Ben Foster). Après l’introduction familiale, Christy le rencontre, il s’agit d’un entraîneur conservateur, traditionaliste, immédiatement hostile. Dès son arrivée, sa voix traînante cherche à congédier Christy et sa mère. On comprend tout de suite ce que le personnage va incarner.

Il est détestable, imbu de lui-même, manipulateur et Ben Foster compose une performance impressionnante. Cela faisait longtemps que je n’avais pas vu un personnage aussi prégnant. Sa composition et la direction d’acteur donnent une densité rare, au point que le climax en devient plus violent encore. Le personnage est si crédible qu’il m’a renvoyée à des situations d’abus que l’on peut vivre en tant que femme, c’est dire à quel point cette figure de “red flag” est réaliste. À ce titre, je conseille vivement le film à toute personne qui s’intéresse au travail de composition et à la construction d’un personnage.

Ben Foster nous livre une performance impressionnante et glaçante / Copyright Metropolitan films

Sur le plan visuel, « Christy » est également très solide. Les plans sont soignés, et la colorimétrie accompagne l’état mental et la trajectoire du personnage. Le début, marqué par la pauvreté et l’invisibilisation, tire vers des bleus et bruns sombres. Les années de reconnaissance deviennent plus colorées. Et lors des passages les plus violents psychologiquement, le film bascule vers des tons plus jaunes, presque maladifs. Ce travail visuel aide à s’imprégner de l’état intérieur du personnage.

Un travail colorimétrique important lié à chaque moments importants du film / Copyright Metropolitan films

Le cadrage participe aussi à l’immersion, quand Christy gagne, elle apparaît souvent en contre-plongée. Lorsqu’elle se retrouve en position d’infériorité face à son mari, elle est écrasée dans le bas du cadre. L’image sert donc le propos à chaque instant.

Un travail du cadrage nous immergeant dans l’intériorité du personnage / Copyright Metropolitan films

Fictionner le sport : un exercice complexe

À l’inverse, tout ce qui concerne la boxe est moins abouti. On sent que Sydney Sweeney n’a pas une familiarité profonde avec ce sport, et cela se voit parfois dans le rythme. Les combats manquent d’impact, semblent trop longs, parfois mous, et peinent à créer une véritable énergie dans un registre déjà très codifié.

Le montage des séquences de boxe paraît parfois trop lent et c’est dommage, car c’est peut-être là que certains spectateurs ont décroché. À mon sens, le film a aussi souffert d’une communication trop centrée sur l’aspect sportif, alors que son cœur est ailleurs : la trajectoire sociologique et psychologique de Christy, sa vie de femme lesbienne dans les années 80-90, et la violence de la relation d’emprise. Ce décalage a pu nourrir de mauvaises attentes.

Les ressorts d’un thème difficile

Je veux insister sur un point : l’un des rouages essentiels du film est la représentation d’une relation malsaine et violente entre un homme et une femme, mais aussi la difficulté d’une femme lesbienne à vivre sa relation normalement à cause de la pression social et toxique qui l’environne. Ici, la proposition est crue, frontale, le personnage subit les manipulations de plein fouet, et c’est à prendre en compte avant le visionnage.

Une relation toxique portée par un duo crédible / Copyright Metropolitan films

Le film est profondément féministe. Il ne raconte pas une belle histoire d’amour mais la mécanique d’une emprise. Et ce qui n’est pas montré explicitement est parfois encore plus terrifiant : un non-dit, un silence de couloir, une tension dans un intérieur, des réflexions inquisitrice et inquiétante. Toute la pression monte jusqu’au paroxysme. « Christy » n’est pas un film léger, il est viscéral, réaliste, et ne cache pas ce qu’on préfère souvent ne pas entendre sur les relations toxiques.

Un film engagé et réaliste

Malgré un volet sportif qui affaiblit le film, je me suis laissé emporter par ce que David Michôd raconte. Le jeu d’acteur est saisissant, Ben Foster terrifiant de justesse, et l’ensemble impressionne par son esthétisme et son réalisme.

C’est un film à recommander aux amateurs de composition d’acteur, de création de personnage et d’images travaillées. Il a aussi une portée plus large sur les violences faites aux femmes et, pour cette raison, il ne devrait pas être mis entre toutes les mains. Bref, un film que je conseille, et que j’ai particulièrement aimé pour sa finesse d’écriture et de mise en scène.

« Christy » au cinéma dès le 4 mars, de David Michôd, avec Sydney Sweeney, Ben Foster, Meritt Weaver, Katy O’Brian, Ethan Embry, Jess Gabor, Chad L. Coleman, Tony Cavalero, James Self.

2 replies on “« Christy » de David Michôd : le combat est ailleurs que sur le ring”

Bravo Floriane pour cette belle défense du film qui est loin de mériter un ko debout comme aux États-Unis. Je crois que le thème central du film, celui d’une femme dont des forces conservatrices voudraient étouffer l’homosexualité, devrait plaider en sa faveur après les stupides polémiques.
Certes, le film souffre de quelques faiblesses, qui ne me semblent pas relever des séquences sportives. Il est néanmoins formidablement incarné. Tu as raison de pointer l’impressionnante composition de Ben Foster.
Mon article paraîtra demain à la première heure, mais nous sommes du même côté des gants. 🥊

Aimé par 1 personne

Merci pour ton commentaire Princeranoir 🙂
Je suis tout à fait d’accords avec toi sur le fait que Sydney Sweeney ne méritais pas un tel bashing au vu de la qualité du film,
surtout que le sujet est aux antipodes de ce qui lui à été reproché.
L’incarnation des personnages est folle tout comme le travaille de recherche esthétique qui rend le film très intéressant.
je suis contente de ne pas être la seule à défendre le film et je pense qu’il mérite clairement une meilleur reconnaissance.
En tout cas je vais lire de suite ta chronique et je suis impatiente de voir ce que tu en dit.
Je suis contente que la mienne t’ai plus et que l’on soit du même côté du ring🥊

Aimé par 1 personne

Répondre à princecranoir Annuler la réponse.

En savoir plus sur The Spectators

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture