Il y a sept ans, Bi Gan obtenait une reconnaissance internationale avec la sortie de son second film, Un grand voyage vers la nuit. S’en est suivie une pandémie qui l’a amené à une réflexion : écrire une histoire du cinéma et de la Chine, vue à travers les différents sens qui font de nous des humains… et des rêveurs.
Synopsis : Dans un monde où les humains, dans leur grande majorité, ne rêvent plus afin de rester immortels, certains « irrationnels », que l’on appelle les rêvoleurs, continuent de rêver. Une femme, emplie de curiosité, se prend de passion pour l’un d’eux et le suit à travers ses rêves.
« Résurrection » : un contexte pour réécrire l’histoire
Sorti dans une grande discrétion, en avant-première au Festival de Cannes, « Résurrection a suscité une forte fascination chez les critiques. Entre une grande maîtrise esthétique du matériau cinématographique et des références évoquant plusieurs réalisateurs (citons notamment Méliès, Lynch et Wong Kar-wai) « Résurrection » devient une ode au cinéma comme j’en avais rarement vu depuis longtemps, par son image on pourrait même dire que c’est un chef d’œuvre. Rien que pour cela, je vous conseille d’y jeter un regard… et une oreille attentive. Oui, une oreille aussi : il ne faut pas oublier que la musique du film est liée à une collaboration avec le groupe français de synthpop M83, ce qui renforce encore l’imaginaire foisonnant dont regorge le film.
Une histoire du cinéma, des sens et de la Chine made in Bi Gan
Le film se divise en cinq, voire six parties très distinctes, autant dans l’esthétique que dans le récit. Et c’est là que le spectateur peut être décontenancé.
Malgré une esthétique très léchée, le rythme peut parfois paraître long dans certaines séquences. Cela vient sans doute, en partie, de l’inspiration bouddhiste de l’une des parties, mais aussi d’une histoire que nous, Européens, connaissons assez mal : l’histoire de la Chine. À cela s’ajoutent des esthétiques cinématographiques auxquels ces segments peuvent se rattacher. C’est probablement à ce niveau que le film a perdu certains spectateurs.
Je vous propose ici donc, une analyse en plus d’une critique.
Première partie : la vue (vers 1920)

La première partie, qui représente la rencontre entre les deux personnages et se rattache au sens de la vue, correspond à la période autour de 1920 : la fin de l’Empire Qing et les débuts de la République de Chine (d’où cette idée de poursuite du personnage jusque dans ses derniers retranchements).
Le style renvoie à Méliès et aux débuts de l’expressionnisme allemand. On est face à une esthétique très géométrique, avec un travail marqué sur les ombres et un sens du détail impressionnant. Le tout est filmé en 4:3, avec des cartons, puisque l’ensemble est muet comme les films de l’époque. Le son n’est pas encore apparu, et le travail colorimétrique joue parfois avec des teintes proches du sépia, du noir et blanc, ou de la sursaturation (comme un écho aux pellicules colorisées).
Les costumes et les effets spéciaux s’inscrivent dans cette logique, et c’est une des raisons pour lesquelles j’ai été bluffé dès les premières images. Il y a aussi un gros travail de montage alterné et de plans qui se chevauchent, jouant sur les formes et l’atmosphère. Le tout renvoie au cinéma fantastique, l’un des genres les plus en vue à cette époque.
Deuxième partie : l’arrivée du son (années 1930-1940)

La seconde partie correspond aux années 1930-1940, pendant la guerre civile chinoise et la seconde guerre sino-japonaise. On est dans la découverte du son. Le style est plus bleuté, et l’on bascule dans un film noir, entre espionnage et thriller.
On y ressent une inspiration forte d’Orson Welles, notamment « La Dame de Shanghai », à travers les jeux de miroirs et les éclats de verre. Cette partie est aussi très rythmée et joue beaucoup sur le montage, par raccords analogiques et par formes.
Troisième partie : le goût (années 1960-1970)

La troisième partie représente le goût et renvoie à la Révolution culturelle des années 1960-1970. Peu de films sont tournés à cette époque en Chine, la jeunesse étant trop occupée à se battre selon les principes du Petit Livre rouge, remettant en cause toute idée de hiérarchie.
Le style visuel est plus sobre et travaille davantage autour de la symbolique chinoise, avec une dimension liée au bouddhisme. Cette partie demande plus de temps pour y entrer, elle est plus lente, notamment dans son montage.
Quatrième partie : l’odorat (années 1980)

La quatrième partie représente l’odorat et correspond aux années 1980, pendant la réforme économique chinoise, après la mort de Mao Zedong. La colorimétrie tire davantage vers le jaune, évoquant celle de certains premiers films de la période chinoise de John Woo.
Cette séquence tourne autour d’un lien entre un adulte et une petite fille orpheline, à qui il apprend des tours. On ressent l’ambiance générale du pays, notamment la question des enfants orphelins au travail, et le rapport à l’argent devenu plus central pour une partie de la population.
Cinquième partie : le toucher (fin des années 1990, passage aux années 2000)

La cinquième partie concerne la fin des années 1990 et le passage aux années 2000. Le thème est celui du toucher. Cette séquence, avec ses longs travellings caméra à l’épaule et sa colorimétrie rouge ou bleue très saturée, m’a fait penser à deux grands films des années 1990/2000.
Je pensais pendant toute la séquence au cinéma de Wong Kar-wai, avec « Chungking Express », ou encore à l’un des plus beaux films sur le passage aux années 2000 : le magnifique film taïwanais « Millennium Mambo » de Hou Hsiao-hsien. Le montage suit les personnages et leurs émotions tout du long, avec l’impression de vivre exactement ce qu’ils vivent.
« Résurrection » de Bi Gan : De l’amour du cinéma

« Résurrection » représente l’amour de Bi Gan pour le cinéma et ce qu’il incarne. Il joue avec nos sens et les sentiments que l’on peut éprouver face à différentes formes de cinéma. On se sent comme le personnage principal, découvrant l’univers des rêvoleurs.
C’est un film qui demande du temps, et parfois certaines connaissances, ce qui peut mener le spectateur à se sentir perdu. Mais ce sera assurément l’un des plus beaux films que j’ai vus en 2025, d’où le fait que je vous le conseille si vous êtes amoureux.se du cinéma, ou fin.ne connaisseur.euse de son histoire.
« Résurrection » de Bi gan, avec Jackson Yee, Shu Qi, Mark Chao, Li Gengxi, Huang Jue, Chen Yongzhong, Guo Mucheng, Zhang Zhijian, ChloeMaayan, Yan Nan, diffusé en cinéma français depuis le 10 Décembre 2025.
